𝐒𝐮𝐳𝐚𝐧𝐧𝐞 𝐋𝐞𝐜𝐚𝐢𝐥𝐥𝐞, 𝐥’𝐨𝐮𝐛𝐥𝐢𝐞́𝐞 𝐝𝐮 𝐩𝐮𝐭𝐬𝐜𝐡 𝐝’𝐀𝐯𝐫𝐢𝐥 𝟏𝟗𝟖𝟒
Aujourd’hui, je souhaite évoquer le destin d’une jeune femme qui du fait de sa proximité avec le couple Ahidjo, paya injustement le lourd tribut du putsch manqué de 1984, avant d’être, hélas, engloutie dans les méandres de l’histoire. L’oubli est la ruse du diable !
Deux années seulement après son accession à la magistrature suprême, le président Paul Biya voit son autorité vaciller. Dans la nuit du 5 au 6 avril 1984, Yaoundé est secouée par une tentative de soulèvement d’une rare audace.
De jeunes officiers de la Garde républicaine, pour la plupart originaires du Grand Nord et regroupés au sein d’un mouvement énigmatique nommé JOSE (Jeunes Officiers pour la Survie de l’État), entreprennent de renverser le pouvoir en place.
L’entreprise échoue en quelques heures à peine. Mais si le putsch est rapidement maîtrisé, ses conséquences, elles, s’inscrivent dans la durée. Le régime engage aussitôt une répression d’une ampleur considérable, sous couvert de nécessité sécuritaire. Ce qui s’amorce alors ressemble à une purge méthodique, implacable, où la suspicion tient lieu de preuve.
Entre avril et août 1984, des tribunaux militaires siègent à huis clos à Mbalmayo, Mfou et Yaoundé. Aucune publicité, aucun calendrier officiel, aucun compte rendu : ces audiences semblent se dérouler hors du temps et du regard public.
Pourtant, elles aboutissent à plus d’une centaine de condamnations à mort, souvent suivies d’exécutions publiques. Les familles, quant à elles, ne reçoivent ni explication ni procès-verbal. L’épuration est silencieuse, mais d’une redoutable efficacité.
Dans ce climat de suspicion généralisée, l’origine géographique devient en elle-même un motif d’inculpation ; les arrestations au faciès se multiplient. De nombreuses personnalités sont arrêtées : Amadou Bello, ancien PDG de Camair ; Dakolé Daïssala, ex-directeur général de la Sotuc ; Issa Tchiroma Bakary, cadre à la Régifercam ; ainsi que Bobbo Hamatoukour, Habouba Moussa, Amadou Abbo ou encore Ibrahim Yanga. Tous sont incarcérés, parfois pendant de longues années, sans jugement.
Parmi ces détenus, une figure demeure largement méconnue : celle de Suzanne Lecaille. Son nom apparaît rarement dans les récits de cette période troublée, et son destin reste aujourd’hui encore enveloppé d’incertitudes.
Cadre à la Société nationale d’électricité avant son arrestation, Suzanne Lecaille est interpellée le 21 avril 1984, dans le sillage des vastes rafles qui suivent la tentative de coup d’État.
Elle compte parmi plus d’un millier de personnes arrêtées à travers le pays. Les affrontements qui ont précédé ces arrestations auraient, selon des sources non officielles, causé la mort d’au moins mille personnes, tandis que des exécutions sommaires auraient visé ceux suspectés d’avoir participé au complot.
Traduit devant un tribunal militaire le 10 août 1984 à Yaoundé, Suzanne Lecaille est défendue par Maître Ngongo Ottou, avocat dont la disparition en 1988 demeure entourée de zones d’ombre.
Suzanne Lecaille a passé plus de six ans en prison au Cameroun en raison de ses liens étroits avec la famille de l'ancien président Ahidjo.
À l’issue de son procès, elle est acquittée de toutes les charges retenues contre elle. Pourtant, cette décision ne lui rend pas la liberté. « A prisoner without a crime » comme dirait Albert Mukong.
Maintenue en détention administrative, sans inculpation ni jugement, elle est tenue à l’écart des autres prisonniers, privée de toute correspondance et de tout contact avec l’extérieur.
Rien, en apparence, ne justifie la prolongation de son enfermement.
Par la suite, elle est transférée à la redoutée prison de Yoko, en compagnie d’autres détenus pourtant eux aussi relaxés, parmi lesquels Issa Tchiroma Bakary, Arabo Bakary , le commissaire Nana Mamoudou ou encore Ahmadou Alfaki.
Considérée comme une prisonnière politique, elle devient l’objet de mobilisations internationales réclamant sa libération.