"Ce que j’appelle moi-pensant est ce moi intérieur capable de poser des questions et de douter des réponses. Ce moi intérieur est chercheur de vérité et est inhérent à l’être humain en cela qu’il est présent en chaque enfant à l’état embryonnaire. Ce moi-pensant est aussi le moi qui doute. Revenons un instant sur l’importance de cette posture intellectuelle : le doute. Nous vivons une étrange époque où l’on tente de nous faire croire que douter relève du complotisme, c’est-à-dire du délire. N’est-ce pas paradoxal, pour ne pas dire orwellien ? Je retiens plutôt la pensée d’Aristote : « Le doute est le commencement de la sagesse. » Mais encore faut-il savoir ce que douter signifie. Nombre de gens assimilent à tort le doute à la négation. Il n’y a rien de plus inexact. Douter d’un récit ne veut pas dire croire qu’il est faux. Au contraire, douter c’est précisément refuser de croire. Le doute, c’est la prise de conscience de son incertitude et de son ignorance, et les accepter. Ainsi, tout l’art du doute consiste à ne pas précipiter son jugement devant un récit ou une information, c’est-à-dire être capable d’intérioriser l’idée : « Ce qu’on me dit est peut-être vrai, peut-être pas, je vais creuser avant d’approuver ou de réfuter. »Ce dont il est question ici, la suspension du jugement, est une véritable discipline à laquelle l’école prépare mal les élèves. Comprendre cela, c’est comprendre la crise de l’esprit critique qui frappe le monde des adultes ainsi que leur forte tendance à se réfugier aveuglément dans le récit de l’autorité. Tous les récits qui parviennent à nos oreilles doivent passer par un sas d’entrée. Ce sas, c’est le « doute méthodique ». Si les gens qui lisent ces lignes ne doivent retenir qu’une chose de cet essai, c’est celle-ci : doutez de tout discours, y compris du mien. Oui, l’attitude à adopter devant un récit quel qu’il soit n’est ni le rejet ni l’adhésion, mais le passage sous le filtre de l’esprit critique, en chercher les éventuelles failles. Et même après être parvenu à une conclusion personnelle, bref, même après avoir fait son devoir d’être pensant, il faut toujours garder dans un coin de son esprit que l’on n’est pas omniscient et que la conclusion à laquelle on est parvenu est peut-être vraie, peut-être erronée, peut-être lacunaire. En suivant cette méthode, on se tient prêt à remettre en question ses opinions à tout instant, on acquiert une façon d’être au monde qui nous permet de progresser dans la quête de la vérité et d’être ouvert au débat. Reconnaître que l’on n’est pas omniscient est la première étape pour finir par connaître quelque chose. Ainsi se forge la souveraineté intellectuelle. Résumons : douter témoigne d’une grande force intérieure. Aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, celui qui doute, c’est-à-dire celui qui suspend son jugement devant tout récit, est une personne pleine d’assurance. Pour douter d’une chose, il faut être confiant. Et l’expression maximale de la confiance en soi, c’est la capacité à douter de ses propres opinions. Mieux, à douter de soi-même à la manière de Descartes, se demander si on existe et arriver à la conclusion qu’on existe indubitablement en tant qu’être qui doute, qui pense, qui est conscient."
Médiavers, médiathéisme et complosophisme
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